Logo du Projet CHNP-O
       Accueil
Recherche Médicale: Publications pédiatriques

ALLAITEMENT MATERNEL EN MILIEU URBAIN AU BURKINA FASO

 

A. Traoré, F.R. Tall 1, I. Sanou2, J M Sicard3, L. Kam2, A. Sawadogo2

Résumé

Une enquête menée dans les deux grandes villes du Burkina Faso, Ouagadougou et Bobo Dioulasso sur un échantillon de 2042 enfants accompagnés de leurs mères a permis d’évaluer la pratique de l’allaitement maternel en zone urbaine.

Un programme de sensibilisation des mères et une formation du personnel de santé est nécessaire pour renforcer ce taux d’allaitement maternel et bénéficier des nombreux avantages de l’allaitement maternel exclusif.

Mots Clés : Allaitement maternel, milieu urbain, colostrum, profession des mères, morbidité.

 

 

Introduction

Le lait maternel est l’aliment naturel et idéal pour le nourrisson durant les premiers mois de sa vie . Ses avantages sont considérables : aliment complet, équilibré, économique, spécifique et stérile il est donné à la température idéale, directement du sein de la mère à la bouche de l’enfant.[8]. L’allaitement au sein maintient également une étroite relation psychoaffective favorable au bon développement et à l’épanouissement de l’enfant [8]. Dans les sociétés rurales traditionnelles d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud, les mères sont valorisées par leur maternité où l’allaitement au sein y prend une part importante.

Cependant certaines pratiques d’ordre socioculturelles ou religieuses peuvent gêner un allaitement maternel exclusif : tel que le fait de priver le nouveau-né de colostrum [9]

Dans le tiers monde, on observe une tendance au déclin de l’allaitement maternel, surtout dans les grandes villes .En Côte d’Ivoire des enquêtes réalisées dans certains quartiers d'Abidjan [1] ont révélé que 90%des mères donnaient en plus du lait maternel du lait artificiel à des nourrissons de moins de 4 mois. Au Sénégal [13] seul 5%des nourrissons de moins de 5 mois sont exclusivement allaités au sein alors que 61% de ce groupe d’âge reçoivent des suppléments d’eau et d’aliment . Une enquête CAP réalisée en 1991 auprès du personnel de santé et des mères à Dakar [13] indique que 28% des agents de santé recommandaient d’allaiter le bébé dans l’heure ou les 2 heures qui suivent la naissance alors que 34% recommandaient d’attendre 24 heures avant d’allaiter. Quelle est la situation en milieu urbain du Burkina ? Ce travail a pour but d’évaluer la pratique de l’allaitement au sein dans les deux grandes villes  : Bobo-Dioulasso et Ouagadougou.

 

Matériel et méthodes.

Il s’est agit d’une étude prospective qui s’est déroulée du 1 juin au 31 décembre 1991 dans les formations sanitaires des deux grandes villes du Burkina Faso : Ouagadougou et Bobo-Dioulasso.

Ouagadougou, comportait 700.000 habitants et Bobo-Dioulasso 350.000 habitants. Dans ces deux grandes villes, les différentes couches sociales sont représentées : fonctionnaires, agricultrices, commerçantes, étudiantes et ménagères.

Deux types de population ont été incluses :

Les formations sanitaires ont été sélectionnées selon un choix raisonné permettant d’avoir une représentation de toutes les couches sociales de la population.. Il s’est agi pour Bobo-Dioulasso des formations sanitaires de Sikassossira, Accart-ville, Hamdalaye et de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale. A Ouagadougou ce sont les formations sanitaires de Kossodo, de Samandin et du Dispensaire Urbain.

Cette étude s’est intéressée aux facteurs associés au déclin de l’allaitement maternel, aux aspects négatifs sur la santé des enfants, ainsi que l’attitude du personnel de santé vis à vis de l’allaitement maternel.

Les différents paramètres recueillis ont été les données anthropométriques de l’enfant, le statut vaccinal, le motif de consultation, le délai entre l’accouchement et la première tétée, l’âge d’introduction du premier aliment solide, l’âge du sevrage. Pour la mère les paramètres suivants ont été pris en compte : l’âge, la parité, la notion de prise de contraceptifs, ainsi que les données ethno-socio-économiques de la famille.

Concernant le personnel de santé nous nous sommes intéressés à leur attitude pratique face à une nouvelle accouchée .Le personnel inclus dans l’étude était :les sages-femmes, les infirmières et les accoucheuses .

L’analyse a été faite avec le logiciel Epi-info version 5.1

 

résultats

Ainsi 2042 enfants, leurs mères ainsi que 136 agents de santé ont été inclus dans notre étude.

L’âge moyen des enfants était de 11,4 mois (extrêmes = 0 et 36 mois).

Le sexe ratio, 1,1 en faveur des garçons.

L’âge moyen des mères était de 24,8 ans (extrêmes = 12 et 47 ans).

La parité moyenne des mères était de 3,2 enfants (extrêmes = 1 et 12 accouchements).

La couverture vaccinale globale pour les différents vaccins recommandés en fonction de l’âge était de19,3%.

Treize groupes ethniques ont été identifiés; ils se répartissaient en 3 grandes confessions religieuses : l’islam, le christianisme et l’animisme.

La répartition des mères en fonction de la profession était représentée par le tableau I

Tableau I : Répartition des mères en fonction de la profession

Profession

Pourcentage (%)

Ménagères

81,6

Commerçantes

6,4

Etudiantes / Elèves

4,6

Fonctionnaires

4,1

Agricultrices

3,3

 

Attitude des mères dès l’accouchement

Divers produits avaient été administrés au bébé dès sa naissance . ces derniers avaient été soit conseillés par le personnel de santé soit administrés en fonction des pratiques de l’ethnie d’origine de la famille .Les nouveau-nés recevaient ces substances jusqu’à l’apparition du lait mature chez la maman. Il s’agissait de :

la majorité des femmes soit plus de 85% avait l’habitude de donner quelque chose autre chose que le lait maternel au nouveau-né dès sa naissance. La répartition des produits administrés ne varie pas avec l’âge de la mère . Cependant en fonction de la profession on constate que les étudiantes sont celles qui donnaient le moins le colostrum tandis que les agricultrices et les commerçantes en donnaient plus (figure 1).

Date de la première mise au sein

Dans 34,9% des cas les mères avaient mis leur nouveau-né au sein dès le premier jour, 44,8% des mères l’avaient fait le deuxième jour, le troisième jour 15,1% des mères et enfin le quatrième jour 4% des mères venaient de mettre leur nouveau-né au sein pour la première fois .Dans 1,2% des cas les mères ne se souvenaient pas du jour de la première mise au sein de leur nouveau-né.

Mode d’allaitement.

Dans 88,6% des cas les enfants avaient reçu un allaitement maternel prédominant sans adjonction de lait artificiel, 0,2% des enfants avaient reçu un allaitement artificiel exclusif pour cause de décès maternel.8,8% des enfants avaient été alimentés par du lait artificiel en plus du lait maternel . Dans 2,4% des cas le mode d’allaitement n’avait pu être précisé.

L’allaitement maternel était fonction de la profession de la mère : les agricultrices, les ménagères et les commerçantes allaitaient plus que les étudiantes et les fonctionnaires.

( Figure 2 )

Supplémentation de l’allaitement maternel

L’âge moyen de supplémentation du lait maternel était de 5,03 mois + 2,8 mois

L’âge moyen d’accès au plat familial de 8,32 mois + 4,16 mois.

L’âge moyen du sevrage était de 13,48 + 8,2 mois

Cependant 20,6% des enfants avait reçu une alimentation autre que le maternel avant l’âge de 4 mois.

Parmi l’ensemble des enfants recrutés 610 soit 33,6% ne recevait plus de lait maternel au moment de l’enquête . 71,5% d’entre eux avait bénéficié d’un allaitement au sein jusqu’à 6 mois .

Notion de gavage :plus des trois quarts des mères pratiquait régulièrement ou occasionnellement le gavage à leur nouveau-né  soit 77,1%

Recherche de morbidité

En fonction du motif de consultation la proportion d’enfants malades était plus importante chez les enfants soumis à un allaitement mixte ou artificiel (tableau p.II)

Tableau II : Répartition des enfants en fonction du motif de consultation et du mode d’allaitement

Mode d'allaitement

Non malades (%)

Malades (%)

Total

Allaitement maternel prédominant

781(49,1%)

809 (50,9%)

1590

Allaitement mixte ou artificiel

80 (39,1%)

125 (60,9%)

205

Total

861

934

1795

kh2 = MH = 6,62 P = 0,01

 

Comportement du personnel de santé

Alimentation du premier jour

Dans 52,2% des cas le personnel de santé conseillait l’administration d’eau sucrée au nouveau-né le premier jour, 44,1% d’entre eux conseillait le colostrum , 2,2% conseillait le lait artificiel , 1,4% conseillait autre chose .

Prescription de lait et biberon

Le lait artificiel et le biberon étaient prescrits dans les situations  suivantes:

Le personnel de santé avait affirmé recevoir régulièrement des échantillons de lait artificiel qu’il distribuait aux mères.

 

Discussion

Cette étude nous a permis d’évaluer la pratique de l’allaitement maternel en milieu urbain du Bukina Nous avons constaté un pourcentage élevé de l’allaitement maternel prédominant 88.6% comparativement à certaines villes d’Afrique [1,5,6]

Administration du colostrum

Dès la naissance, une majorité des mères administraient au nouveau-né certaines substances autres que le colostrum . Ce colostrum est le plus souvent jeté car considéré à tort comme sale en raison de sa couleur jaunâtre . Cette pratique était fortement liée à des considérations ethniques. Seulement 14,7% des mères administraient le colostrum à leur nouveau né. C’est ainsi que moins de 40% des mères mettaient leur bébé au sein dès le premier jour. Les 60% autres avaient été mis au sein entre le deuxième jour et le quatrième jour. Durant ce temps le nouveau né était le plus souvent gavé avec d’autres substances en même temps qu’il subissait le rituel des lavements. D’autres études faites en zone rurale dans l’est du Burkina (Province de la Tapoa) ont montré que 90.2% des mères gourmantché ne jetaient pas le colostrum [9] . Pour Tatagan au Togo 44,8% des nouveau-nés ont bénéficié du colostrum [10].

Mode d’allaitement

Dans les deux villes Ouagadougou et Bobo-Dioulasso la fréquence moyenne de l’allaitement maternel était de 88,6%. Les catégories socioprofessionnelles chez lesquelles nous avons constaté le plus faible taux d’allaitement maternel étaient les fonctionnaires et les étudiantes La plupart de ces mères étaient obligées de quitter leur lieu de résidence pendant plusieurs heures pour des raisons professionnelles. Cette séparation maternelle momentanée justifiait l’introduction du biberon. Cette tendance est retrouvée en Cote d’Ivoire où dans certains quartiers d’Abidjan 75 à 98% des mères donnaient des aliments de remplacement tel que le lait artificiel en plus du lait maternel.

Nous retrouvons ces même tendances à Niamey où le taux d’allaitement maternel prédominant était de 98% en 1992 en milieu rural et urbain. Certaines études réalisées en zone rurale du Burkina (notamment dans la région de Ziniaré, province de l’Oubritinga ) montre un plus fort taux d’allaitement maternel :98,5 % [11].

Ce taux est plus élevé comparativement au Gabon où 63,1% des mères pratiquaient l’allaitement maternel prédominant en 1994.Bellati relevait une fréquence de l’allaitement maternel de 83,7% à Agadir au Maroc, taux qui avoisine celui retrouvé au Burkina .Au Cameroun Nlend trouvait un taux d’allaitement maternel exclusif de 28,84 % et un taux d’allaitement mixte de 67,32 % [6]

Supplémentation

Dans notre étude, l’âge moyen du début de supplémentation de 5,03 mois était voisin de celui retrouvé au Niger ou cet âge variait entre 6 et 12 mois. Pour Bellati cette suppémentation commençait entre le troisième et le quatrième mois et le sevrage complet survenait vers 10 mois. Cet âge moyen de sevrage était de 8,4 mois selon Nlend

Morbidité infantile et mode d’allaitement.

Dans notre étude la proportion d’enfants malades était plus importante dans le groupe d’enfants soumis à une alimentation mixte. Il est actuellement reconnu que les enfants nourris au sein ont moins de risque de faire des infections respiratoires aiguës et des diarrhées. C’est ainsi que Victoria au Brésil a montré qu’un enfant nourri au sein a 14,2 fois moins de risque de mourir de diarrhée, 3,6 fois moins de risque de mourir d’infection respiratoire aiguë, 2,3 fois moins de risque de mourir d’autres affections qu’un enfant nourri au lait artificiel ou mixte [12].

Comportement du personnel de santé.

Plus de la moitié du personnel de santé conseillait l’administration de substance autre que le colostrum au nouveau-né ; si bien que la moitié des nouveau-nés étaient privés du colostrum pendant les premières heures de vie. Cette pratique culturelle est donc renforcée par le comportement du personnel de santé . Plusieurs études ont mis en évidence les vertus nutritionnelles, protectrices et anti-infectieuses du colostrum [8]. Priver donc le nouveau-né du colostrum augmenterait les risques de contracter diverses affections tels que les diarrhées et les infections respiratoires aiguës

 

Conclusion

Le taux moyen de l’allaitement maternel dans les deux grandes villes du Burkina-Faso est de 88,6%.Ce taux est correct et mérite d’être préservé ; d’autant plus que la couverture vaccinale était encore faible dans notre pays

Le problème de l’allaitement au sein réside la mauvaise pratique :d’une part le rejet du colostrum et d’autre part la mise au sein tardive du nouveau-né .Ces pratiques sont fonction de l’ethnie , de l’âge , de la profession de la mère.

Une formation du personnel de santé est nécessaire ,ainsi qu’un programme d’information ciblé en direction des jeunes mères , des mères fonctionnaires et étudiantes.

 

références

  1. Belanger B. Mc Guinty Promotion de l’allaitement maternel Mères et enfants 1989, 9 : 3
  2. Bellati – Saadi F., Fall MC, Martin SL, Azondekar A., Kuakuvi N. Situation actuelle de l’allaitement maternel dans la région d’Agadir au Maroc. A propos d’une enquête chez 220 mères. Médecine d’Afrique noire 1996, 43(4) 194-196.
  3. Claire L. Le déclin dramatique de l’allaitement maternel. Le généraliste 1991, 1311 : 17.
  4. Enquête E.D.S.N 1992 au Niger. Plan de développement sanitaires. Mars 1994.
  5. Epoulou M. Enquête  : Association Gabonaise pour la Promotion de l’Alimentation Infantile au Gabon 1994.Libreville 1994
  6. Nlend. A, G Wamba, C . Same Ekobo Alimentation du nourrisson de 0 à 36 mois en milieu urbain camerounais. Médecine d’Afrique Noire 1997, 44(1) 47 - 51
  7. O.M.S Quantité et qualité du lait maternel. Rapport sur une étude collective de l’O.M.S. consacré à l’allaitement au sein. Genève : O.M.S 1987, 150 p.
  8. Savage King. F et B. de Benoist Aider les mères à allaiter African Médical an Research foundation 1990, 207 p.
  9. Sorgho O. Miyeba Étude de faisabilité de l’allaitement maternel exclusif dans le département de Kantchari.Mémoire
  10. Tatagan Agbi K, Agbere A., Agbodaze Y, Anilah K., Atakouma D. Y., Assimadi K.Modalités et techniques de l’allaitement au Togo : selon une enquête auprès de 871 nourrices togolaises. Médecine d’Afrique noire 1995, 42 (4) 179 – 187.
  11. Toe R. Allaitement maternel : étude comparative entre le milieu urbain et le milieu rural. Thèse de médecine Université de Ouagadougou; n° 25, 1994, 120 p.
  12. Victoria G. et al. " Infant feeding and death dues to diarrhea : A Case control ". American Journal of Épidémiologie 1989 (5) 129.
  13. Wade B " Etat actuel de l’allaitement maternel dans les villes du Sénégal "
  14. Promotion de l’allaitement maternel au Maroc Situation et perspective – Ministère de la santé publique DEPS – Division de la santé maternelle et infantile – Service de lutte contre la malnutrition Juin 1991.
SOMMAIRE

Ce site est hébergé par le CHU de Rouen. Maître Toile:Brahima CISSE Mise à jour le 15/12/1999