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Bulletin de la Société de Toxicologie Clinique |
Editorial octobre 99
Cinéphiles ou non, nous avons tous en mémoire une scène anthologique des
"Tontons flingueurs". A demi affalés autour dune table de cuisine, quatre
malfrats ingurgitent vaillamment un alcool au goût, à lodeur et à lorigine
plus que suspects, qui présente lattrait vénéneux dun produit de
contrebande. Et nos protagonistes dévoquer le bon vieux temps, quand les anciens
concoctaient une eau-de-vie à base de pommes de terre et de sciure de bois, qui, note
lun dentre eux, aurait rendu aveugles ceux qui sétaient risqué à y
goûter. Hélas, en matière de toxicologie clinique, tout le talent de Michel Audiard ne
suffirait pas à rendre la réalité plus souriante...
En France, nous connaissons lintoxication au méthanol comme un corollaire
occasionnel de lalcoolisme. Quil sagisse dune ingestion
accidentelle ou volontaire, nous sommes parfois confrontés à ce type
dempoisonnement. "Frère ennemi" de lalcool éthylique, issu avec
lui de la distillation, dune nocivité extrême, lalcool méthylique est aussi
dénommé "alcool de bois". Dune utilisation courante, puisquil
entre en partie dans la composition de l'alcool à brûler, sa présence dans les boissons
alcoolisées indique une distillation défectueuse ou un ajout délibéré. Il est inutile
de rappeler ici ses conséquences graves, voire fatales, sur la santé. Celles-ci font
lobjet du dossier central de ce numéro.
Par le passé, aux États-Unis et au Canada, lalcool de contrebande, impropre à la
consommation, est le produit grâce auquel les fabricants sans scrupules ont bâti de
colossales fortunes. La prohibition, en provoquant lexplosion de la distillation et
de la distribution illégales dalcools frelatés, a produit les effets inverses à
ceux attendus par les politiques.
Ce qui pourrait relever de lHistoire bel et bien révolue se répète
aujourdhui, sous une forme il est vrai différente, dans des pays en voie de
développement ou connaissant des difficultés économiques structurelles. Cest le
cas au Cameroun, où lintoxication par le méthanol constitue un fléau social
insidieux et dautant plus tenace quil se greffe à une tradition populaire et
un contexte socio-économique défavorable.
Cest parmi les couches sociales les plus défavorisées que se fait une ample
consommation d"odontol", ou "Africa gin", boisson fortement
alcoolisée obtenue par la distillation "sauvage" du vin de palme. Opération
indispensable faisant suite à la distillation, la rectification sépare lalcool
éthylique de lalcool méthylique, présent en quantité plus ou moins importante
selon le substrat utilisé (grains, vins, fruits, palme...) Cest cette étape
finale, essentielle à lobtention dune boisson, sinon de qualité, du moins
dépourvue de toxicité, qui est passée outre par les distillateurs-revendeurs de
l"odontol", équipés dun dispositif de fortune. Leur activité
nest pas plus réprimée quelle nest contrôlée ; elle représente dans
bien des cas un palliatif à la misère. Cest pourquoi ses tristes artisans,
inconscients, ne sauraient être condamnés. Mais on signale un nombre croissant de
victimes, et les médecins camerounais ignorent souvent la nature même de ces mixtures
locales.
Que dire, en revanche, des pays industrialisés où la production de certains spiritueux
échappe à tout contrôle légal ? Les alcools produits à partir de la pomme de terre
(associée à des céréales ou non) doivent être rectifiés avec le plus grand soin. La
Russie, toute à sa crise interne, voit ainsi chaque année périr des milliers de
personnes des suites de lingestion de vodka frelatée : onde de choc de la "loi
sèche" instaurée par Mikhaïl Gorbatchev à lépoque de la Perestroïka,
avec là encore des effets pervers particulièrement dévastateurs.
Contrôle strict et répression s'imposent pour interdire ces "eaux-de-mort" En
toxicologie, il existe certes des traitements, applicables au cas par cas et efficaces
dans les intoxications diagnostiquées précocement. En amont, des campagnes
dinformation devraient être organisées ; mais une prise de conscience tardive
pourrait-elle résorber un phénomène de cette gravité ? Car cest bien
lalcoolisme endémique et ses causes quil serait nécessaire de traiter en
profondeur.
La rédaction