Dr F. Servin
Hôpital Bichat, Paris
Lobésité est un désordre métabolique de plus en plus fréquent dans les sociétés occidentales dont lincidence est grande en terme de santé publique. Les conséquences physiopathologiques de lobésité sévère, définie par un index de masse corporelle (poids (kg) / hauteur (m) X hauteur (m)) supérieur à 31, mettent en cause tous les grands systèmes. Lobésité augmente le risque de cardiopathie et daccident vasculaire cérébral, et sassocie à une morbidité et une mortalité anesthésiques accrues.(1) Ce risque est dautant plus grand quil sagit dune répartition androïde des graisses. Plus que le diabète ou la stéatose hépatique, ce sont les altérations cardio-vasculaires et respiratoires qui préoccupent lanesthésiste.
Modifications physiopathologiques
Le système cardio-vasculaire
Le débit cardiaque est augmenté en proportion de laccroissement de la masse grasse (0,1 L.min-1 sont nécessaires pour perfuser chaque kilo de graisse) (2). La fréquence cardiaque nétant pas modifiée, cette augmentation porte dabord sur le volume déjection systolique. Ainsi, le ventricule gauche est souvent dilaté et ses parois épaissies. La tolérance à leffort est amoindrie, donc la tolérance aux événements de la période opératoire (3). Ces modifications, observées en dehors des complications cardio-vasculaires de lobésité, sont corrigées par la perte de poids. Lhypertension artérielle est fréquente chez lobèse, et le risque de défaillance ventriculaire gauche important. Ainsi, chez le sujet très obèse vieillissant, surtout sil existe des signes cliniques évocateurs de cardiopathie, le recours avant une intervention à une évaluation précise de la fonction ventriculaire simpose souvent.
La fonction respiratoire, le contrôle des voies aériennes
Lénergie requise pour bouger, associée à lactivité métabolique de la graisse, entraînent une élévation de la consommation doxygène et de la production de CO2 (4). La surcharge graisseuse de la cage thoracique diminue la compliance et réduit la capacité résiduelle fonctionnelle. Les troubles du rapport ventilation / perfusion sont aggravés par la position couchée. Tout ceci explique que la tolérance des obèses à lapnée soit diminuée, et lhypoxémie plus rapide (5). Lâge aidant, le syndrome dapnée du sommeil devient fréquent. Il saccompagne souvent dhypertension artérielle pulmonaire (6). Sa recherche doit être systématique, et conduire à la mesure des gaz du sang artériel assis et couché. Les difficultés dintubation et de ventilation au masque sont fréquentes chez lobèse (limitation des mouvements de flexion / extension de la tête par des pannicules adipeux, macroglossie, larynx repoussé en haut et en avant, difficultés à tenir le masque )(7). Ceci, joint au fait que lhypoxémie est plus rapide dans cette population, la hernie hiatale fréquente et le volume résiduel gastrique augmenté, explique que le contrôle des voies aériennes soit un des moments difficiles de lanesthésie chez lobèse, patient à risque accru dinhalation du contenu gastrique (8). La consultation pré-anesthésique, au mieux réalisée par lanesthésiste en charge de la période opératoire, devra sattacher à évaluer les difficultés dintubation.
Les conséquences pharmacologiques de lobésité
Une bonne connaissance des modifications induites par le surpoids sur le devenir des agents anesthésiques permettra seule de choisir avec discernement le protocole anesthésique le mieux adapté et dajuster précisément les posologies. En effet, sil est très important de maintenir pendant lintervention un équilibre hémodynamique et une hématose satisfaisants, cest au moment du réveil que la qualité du protocole anesthésique retenu va sexprimer pleinement : ce réveil doit être rapide et calme, pour que le patient puisse aider à sa mobilisation et faciliter les soins de nursing (9). Pour minimiser les complications postopératoires en particulier respiratoires, les effets résiduels des agents anesthésiques doivent être réduits. Les concentrations da1-glycoprotéine acide peuvent doubler chez le sujet obèse par rapport à celles observées chez les sujets de poids normal (10). Ceci entraîne une diminution de la fraction libre, active, des agents faiblement basiques qui se lient à cette protéine (morphiniques en particulier). Les modifications des volumes de distribution induites par lobésité sont multifactorielles, lun de ces facteurs étant bien entendu laugmentation de la masse grasse. Cependant, lobésité saccompagne également dune augmentation du volume sanguin et de la taille des principaux organes qui peuvent être à lorigine dune augmentation du volume du compartiment central. Ceci nécessite dadministrer une dose initiale plus grande pour obtenir le même effet pharmacologique. Le foie des sujets obèses est significativement plus gros que celui des sujets de poids normal du fait dune augmentation du nombre et de la taille des cellules parenchymateuses (11). Cependant lobésité entraîne une infiltration graisseuse du foie voire une fibrose hépatique qui peuvent compromettre le fonctionnement de cet organe alors même que les tests usuels de fonction hépatique sont normaux (12). La taille des reins, comme celle de la plupart des autres organes, est augmentée chez lobèse (13). Le débit de filtration glomérulaire également (14), de même que la sécrétion tubulaire. Cette augmentation disparaît avec la cure de lobésité (15). Le comportement dun organisme obèse vis à vis dun agent pharmacologique donné nest prévisible par référence à des produits de même nature que schématiquement. Si lon ne connaît pas précisément les caractéristiques physico-chimiques et cinétiques de lagent, il faut procéder par titration en mesurant leffet pharmacologique chaque fois que cest possible, et privilégier lorsquon les connaît les agents dont la distribution dans les graisses est limitée et la durée daction brève.
Circonstances de rencontre pour lanesthésiste
En dehors dactes usuels souvent pratiqués chez lobèse, (cholecystectomie, cures déventration ou de prolapsus, arthroplasties de hanche ou de genou, obstétrique ), lanesthésiste se trouve le plus souvent aujourdhui confronté aux obésités massives dans le cadre du traitement chirurgical de lobésité : gastroplastie (voie coelioscopique possible) ; court-circuits intestinaux ; chirurgie plastique après perte de poids importante (attention au risque de résidu gastrique important après gastroplastie).
La période préopératoire
Le bilan pré-opératoire
La connaissance des modifications physiologiques liées à lobésité permet de reconnaître les explorations utiles pour évaluer létat clinique dun patient et guider le protocole anesthésique. On peut ainsi proposer :
La préparation à lintervention
Certaines conséquences dangereuses de lobésité peuvent être réduites par la perte de poids. Celle-ci, à condition dêtre contrôlée, nest pas dangereuse avant une intervention chirurgicale réglée et doit donc être encouragée (15). Le matériel, tant anesthésique que chirurgical, doit être adapté aux dimensions du patient et les tables et chariots de transfert conçus pour supporter le surpoids imposé. Linstallation du patient doit être attentive aux points dappui et aux risques de compression nerveuse.
La prémédication
Lintérêt dune prémédication anxiolytique sera mis en balance avec le risque de dépression respiratoire associé. La voie intramusculaire est exclue. La prémédication comportera ladministration dun anti acide (par ex cimetidine effervescente) pour prévenir le risque dinhalation dun liquide acide (16). Si lon prévoit une intubation difficile, un anticholinergique est associé.
Larrivée au bloc opératoire, linstallation, le monitorage
Les indications du monitorage invasif sont larges, surtout lorsque existent des anomalies cardio-vasculaires documentées. Compte tenu des difficultés pour adapter les posologies des curares, la curarisation doit toujours être monitorée.
La période opératoire
Lanesthésie générale
Lanesthésie générale impose lintubation endotrachéale (du fait du risque dinhalation) après une préoxygénation/dénitrogénation, et la ventilation contrôlée (du fait des troubles ventilatoires aggravés par le décubitus dorsal). Lintubation difficile doit être prévue, et le matériel prêt. Une séquence dinduction rapide avec pression cricoïde est préférable. La FiO2 sera adaptée pour assurer une saturation correcte en oxygène. Par contre, laugmentation du volume courant par rapport aux sujets de poids normal ne semble pas présenter davantages (17). Lextubation ne sera envisagée que chez un patient parfaitement conscient, complètement décurarisé, ayant récupéré les réflexes des voies aériennes et non hypoxémique.
Les agents de lanesthésie
les modifications induites par lobésité sur lélimination du thiopental ont peu dintérêt en pratique clinique dans la mesure où cet agent est administré en injection unique. Une grande enquête prospective sur les incidents respiratoires significatifs en salle de réveil a identifié séparément lobésité et lusage de thiopental comme des facteurs de risque dhypoxémie postopératoire (18). Il nest peut être pas idéal dans ces conditions de proposer le thiopental comme agent dinduction de lanesthésie chez lobèse, surtout pour des actes de durée relativement brève. Pour des actes supérieurs à une heure cependant, le thiopental peut être retenu dans une séquence dinduction rapide.
Le coefficient de partition octanol / eau du propofol montre quil sagit dun agent liposoluble, mais pas suffisamment pour se concentrer préférentiellement dans le tissu adipeux. Son Vss augmente donc proportionnellement au poids du corps. Le propofol est éliminé après avoir été conjugué : sa clairance délimination augmente également avec le poids du corps. Les influences contraires de ces deux modifications sur la demi-vie délimination sannulent et ce paramètre nest par conséquent pas prolongé chez lobèse (19). Le schéma posologique de lusage du propofol pour lentretien de lanesthésie dans cette population est donc proche en mg.kg-1 de celui proposé chez le sujet de poids normal, alors quune titration simpose pour linduction chez des patients souvent cardiopathes et hypertendus (20). Le propofol chez lobèse procure un réveil rapide et de bonne qualité, au prix dune consommation importante de produit (21).
La distribution des benzodiazépines dans les tissus adipeux dépend de leur liposolubilité. Le midazolam (22) ou le diazépam (23) sont stockés préférentiellement dans les graisses et ont donc tendance à saccumuler chez lobèse. Par ailleurs ils sont métabolisés par oxydation et leur clairance nest pas augmentée chez les sujets obèses. Lorsque cest possible, il vaut mieux choisir dans cette population des benzodiazépines relativement moins lipophiles et éliminées par conjugaison (oxazépam, lorazépam, alprazolam ) (24, 25, 26).
Les anesthésiques halogénés liposolubles ont tendance à saccumuler dans le tissu adipeux, et la quantité administrée augmente donc avec le poids du corps pour le même effet pharmacologique. En conséquence, la quantité de métabolites fabriquée augmente, faisant naître des inquiétudes sur leur éventuels effets délétères (27, 28, 29, 30). Un autre mécanisme pourrait être laugmentation de lactivité de certaines enzymes hépatiques (31, 32). Le sévoflurane, moins liposoluble que lisoflurane ou lenflurane, ne se dégrade pas plus chez lobèse que chez le sujet de poids normal pour certains (33). Cependant, lorsque ladministration est plus prolongée, son usage saccompagne dune élévation de la concentration plasmatique de fluorure (34). Laccumulation des halogénés liposolubles peut également se traduire dans cette population par des réveils retardés. Lutilisation du desflurane, le moins liposoluble et le moins métabolisé, semble une option logique dans cette population.
La pharmacocinétique du fentanyl et de lalfentanil chez lobèse sont mal connues. Seuls, des résultats parcellaires et peu interprétables ont été publiés sous forme de résumés (35, 36). Il semble pourtant que la distribution du fentanyl ne soit pas augmentée chez lobèse malgré la liposolubilité de cet agent, ce qui induit les auteurs à conseiller une posologie rapportée au poids idéal. Le devenir du sufentanil a été étudié plus en détail (37): comme on pouvait sy attendre avec un coefficient de partage octanol /eau à 1754, le volume de distribution du sufentanil est augmenté en cas dobésité. Cette augmentation nest cependant pas si considérable, puisquelle nest plus significative si on la rapporte au kilo de poids. Elle ralentit lélimination du produit. De toute façon, ladministration de morphiniques et surtout de fentanyl doit rester modérée chez les sujets obèses particulièrement exposés à lhypoxémie(18). Lalfentanil et le rémifentanil, qui se distribuent peu dans les graisses, sont des agents de choix dans cette population. Ladaptation posologique est difficile en dehors de lAIVOC, car leur distribution est difficile à estimer par rapport à celle de sujets de poids normal.
Les curares sont des agents hydrosolubles. Cependant, le secteur vasculaire et les compartiments extracellulaires sont augmentés chez les sujets obèses, même si cette augmentation ne rejoint pas celle du tissu adipeux. Ceci explique les difficultés que lon rencontre pour préciser les schémas posologiques dutilisation de certains curares chez lobèse (38, 39). Lorsque lon administre 0,1 mg.kg-1 de vécuronium à des sujets obèses, on observe une décurarisation retardée par rapport à des sujets contrôles ayant reçu la même dose (40). Ce retard de décurarisation est imputable au fait que le calcul de dose en mg.kg-1 induit un surdosage relatif chez lobèse, alors que la cinétique est inchangée (41). Les auteurs concluent que la posologie de vécuronium chez lobèse doit être calculée par rapport au poids idéal. Ces difficultés dadaptation posologique ne semblent pas exister avec latracurium qui peut apparaître comme un agent de maniement plus simple dans cette population (40, 42). Par ailleurs, lactivité des pseudocholinestérases plasmatiques augmente avec lIndex de Masse Corporelle (43). Ceci a pour conséquence une augmentation des besoins en succinylcholine sans modification de la durée daction de ce produit. La succinylcholine doit être administrée chez lobèse sur la base du poids total (43). Cette analyse peut probablement être étendue au mivacurium, en veillant cependant à minimiser les effets histaminolibérateurs par une injection lente. La courbe concentration/réponse de la célocurine nest pas modifiée par lobésité (44). Il semble donc que les variations observées dans la réponse clinique soient uniquement imputables aux modifications pharmacocinétiques.
Lanesthésie loco-régionale
Lanesthésie loco-régionale peut paraître séduisante chez ces patients. Elle nest cependant pas dénuée de risques et de difficultés. Difficultés techniques tout dabord : même avec un neurostimulateur, le repérage des troncs nerveux peut se révéler difficile et exige en tout cas du matériel adapté (aiguilles plus longues). Lanesthésie péridurale a comme avantage principal de permettre une analgésie postopératoire de qualité sans recours à ladministration systémique de morphiniques. En position assise, sa difficulté de mise en place est relativement modérée à condition de disposer daiguilles de longueur suffisante, car lépaisseur du pannicule adipeux est proportionnellement moindre le long des épineuses. Si le bloc remonte au dessus de D5, il existe un risque important de dépression respiratoire, surtout en cas de pathologie pulmonaire préexistante. Dans ce cas, une anesthésie générale de complément avec intubation endotrachéale et ventilation contrôlée simpose. Un bloc sympathique étendu peut également avoir des conséquences hémodynamiques particulièrement délétères. En tout cas, un patient obèse qui bénéficie dune anesthésie loco-régionale doit toujours recevoir une supplémentation par de loxygène. Ladministration de sédatifs sans contrôle des voies aériennes est dangereuse dans cette situation et doit être évitée.
La période postopératoire
Les complications postopératoires sont fréquentes chez les patients atteints de pathologies respiratoires ou cardio-vasculaires, surtout sils sont opérés du thorax ou de labdomen (45). Il peut être prudent de prévoir une surveillance étroite en Unité de Soins Intensifs. Le risque de thrombose veineuse est encore accru par les difficultés de mobilisation, et une prophylaxie par héparine de bas poids moléculaire et bas de contention simpose. Il semble que les techniques danesthésie loco-régionale soient associées à une fréquence moindre de complications thromboemboliques.
La fonction respiratoire
ladministration doxygène, la mise en position semi-assise et la kinésithérapie respiratoire précoce peuvent minimiser lhypoxémie postopératoire toujours menaçante. Des techniques dassistance ventilatoire par CPAP nasale peuvent améliorer lhypoxémie postopératoire (46).
Lanalgésie postopératoire
Les besoins en opiacés des sujets obèses sont proches de ceux des sujets normaux. Ladministration intramusculaire ou sous-cutanée de morphine conduit à une résorption aléatoire et doit donc être évitée. La meilleure technique est lAnalgésie Contrôlée par le Patient, qui donne de bons résultats dans cette population (47). Ladministration péridurale danesthésiques locaux et de morphiniques donne dexcellents résultats. Les doses ne sont pas différentes de celles dun sujet normal. Les risques de dépression respiratoire lorsque des opiacés sont administrés par voie péridurale imposent dans cette population une surveillance rapprochée en USI lorsque cette technique est retenue.
Lanesthésie dun patient obèse nest pas dénuée de risque, et ces risques saccroissent avec lancienneté du trouble. Sil nexiste pas détude comparant de façon formelle anesthésie générale et anesthésie loco-régionale dans ce domaine, il semble clair que les deux techniques comportent des dangers et que seul le médecin anesthésiste en charge du patient, pourra, après en avoir discuté avec lui, décider de labord anesthésique le plus approprié à létat clinique et à lacte chirurgical proposé. Par ailleurs, lexistence même de ce risque accru peut parfois faire discuter de lopportunité dune anesthésie (par exemple pour une endoscopie digestive) voire de lopportunité dune chirurgie fonctionnelle ou esthétique
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